
Projet : Lucien Piver 1891
(une expérience photographique)
La photographie, depuis sa création, peut-être vue comme une quête de la promptitude. Du daguerréotype (1839) au collodion humide (1851) puis au gélatino-bromure d’argent (1871), chaque avancée rapproche l’image de l’instantanéité, celle qui va enfin permettre de figer le mouvement, de saisir un bateau dans le vent ou une vague qui se brise. Et c’est le cas à partir des années 1880, concomitamment au fort développement du yachting en France. La façon de percevoir le mouvement et la façon de photographier changent. Il n’y a plus besoin de transporter un laboratoire encombrant sur les lieux de prise de vues, les appareils photographiques deviennent portatifs et les formats d’enregistrement des images tendent à diminuer. La fin du XIXᵉ siècle voit le nombre de photographes amateurs augmenter fortement, tout comme les images créées. La marine est un sujet privilégié et commenté dans les traités de photographie. Les films celluloïds commencent à être commercialisés, mais les meilleures photographies, les plus nettes, les plus définies, se réalisent toujours sur verre et à la chambre, une pratique qui perdure jusqu’au milieu du XXᵉ siècle.
Photographie extraite de l’album Piver dans la revue Le Chasse-marée n°232 p.15, mai 2011.

Sur la trace d'un appareil hors-norme
À la fin du XIXème siècle, la photographie se réinvente de multiples façons pour capter l’instant. Lucien Piver s’emploie, entre 1890 et 1892, à promouvoir sa chambre photographique à double corps, construite par la Maison Martinet, pour la photographie en mer. Je relève deux publications à ce sujet dans la revue Le Yacht (reproduites ci-après). Cet appareil tout à fait hors norme interpelle. Il permet de mettre au point, cadrer en temps réel un navire sous voile, en pleine mer, le tout stabilisé par un système encore employé dans le cinéma de nos jours, de type Flycam.
Monsieur Lucien Piver est un yachtman naviguant du côté de Nantes, issu d’une grande famille de parfumeurs de Grasse. Il habite Paris, au 73 de l’avenue des Champs-Elysées, en 1891.
La dernière phrase de l’article du Yacht du 16 janvier 1892 est : « M. Piver, qui n'a en vue que les progrès de la photographie, et qui la pratique en yachtman et en amateur, s'est empressé avec le plus louable désintéressement de rendre publique la description de son appareil afin que tout le monde puisse en faire exécuter de semblables et qu'il sera heureux de donner à ses confrères en yachting toutes les explications qu'ils pourront désirer à ce sujet. ». Cette assertion ajoutée aux dessins et descriptions me poussent à lancer le projet Lucien Piver 1891 : reconstruire l’équivalent de cet ancêtre d’appareil réflex bi-objectif, avec son système de stabilisation, afin de réaliser des prises de vues embarquées de yacht en Bretagne durant l’été 2026, sur plaques de verre enduites de gélatinobromure d’argent au format 13 × 18 cm. En revenant au geste, à la chimie, l’idée est de capter, de jouer de ce moment où l’on peut figer l’instant, sur la mer, quand objets et photographe sont mouvants.

Mon idée est de partir de deux chambres photographiques identiques comme le préconise Lucien Piver. « L'appareil doit être à deux corps d'égales dimensions, ayant des objectifs absolument semblables, celui du haut destiné à mettre au point, celui du bas servant à opérer et muni d'un obturateur.»




Lucien Piver emploie un objectif relativement lumineux, il est probable qu’une dizaine d’ISO suffisent pour fixer net les bateaux.
Par expérience, la gélatine que j’emploie habituellement, de la Black Magic Grade 3 commercialisée par Rollei à une sensibilité de 2,5 ISO. Par maturation successive, et un certains nombres de tests, je finis par atteindre une sensibilité autour de 8-10 ISO qui me permet de prendre des photographies en mer au 1/60s à f.8-11.
Dans les années 1890 il n’existe pas d’échelle normalisée de sensibilité pour les plaques de verre au gélatinobromure d’argent. Les normes DIN et ASA apparaissent respectivement en 1934 et 1943, puis les ISO, calés sur les ASA en 1974. La littérature technique ne permet pas une conversion directe entre les systèmes de mesure de la fin du XIXᵉ siècle et l'indice ISO moderne. D’autant plus qu’il y a des variations suivant les marques et les fabricants.
Je propose ce tableau d’une chronologie de la sensibilité des supports photographiques établi d’après mes expériences et mes lectures :
Type de plaque | Sensibilité |
Collodion humide (1850) | 1 ISO |
Gélatino-bromure d’argent (de 1871 aux années 1880) | 0,5 à 3 ISO |
Plaque rapide (1890) | 5 à 10 ISO |
Plaque instantanée (1900) | 10 à 25 ISO |
Plaque ultra-rapide (1910-1920) | 25 à 50 ISO |
Le 25 juillet 2026 à bord de Minahouet II. Photographie Tristan Thil

Le 25 juillet 2026 photographie sur plaque de verre au GBA 13x18cm. Le thonier Biche, vu depuis Minahouet II. f8-11, 1/60s
Le 23 juillet 2026 photographie sur plaque de verre au GBA 13x18cm à f8 1/45s. Une chaloupe et un misainier depuis le Skeaf. L'épreuve est surexposée et donc sous développée, ce qui entraine un voile et des tâches.
Le 24 juillet 2026 photographie sur plaque de verre au GBA 13x18cm : Le Général Leclerc, un cotre coquillier de Brest.
Le 25 juillet 2026 photographie sur plaque de verre au GBA 13x18cm
Pellew, cotre pilote de Falmouth. f8-11, 1/60s



Les expériences menées au cours des Fêtes maritimes de Douarnenez, dans une démarche d'archéologie expérimentale, constituent un moyen d'interroger les pratiques photographiques de la fin du XIXᵉ siècle. Je peux ainsi confronter les sources écrites et iconographiques aux réalités techniques de leur mise en œuvre et évaluer, par l'expérience, les conditions dans lesquelles les photographes produisent des images en mer en 1891.
Au-delà d’une démarche patrimoniale et, comme peut l’être la construction et la navigation traditionnelles dans le monde maritime, la reconstruction d'une chambre bi-objectif inspirée de celle de Lucien Piver est un outil de recherche. La fabrication de la chambre, les essais de suspension, les difficultés de mise au point, les contraintes imposées par la mer, mais aussi les expérimentations sur la sensibilité des plaques permettent de retrouver des problématiques auxquelles étaient confrontés un photographe de marine à la fin du XIXe siècle. Les résultats obtenus demeurent perfectibles mais certaines hypothèses se trouvent confirmées. Globalement l’appareil s’est révélé fonctionnel et le dispositif de suspension assure une stabilisation efficace par temps calme. Le système de mise au point demande encore à être fiabilisé. Le corps arrière de la chambre Piver est monobloc et certainement plus rigide que la reconstitution que je propose. Les recherches sur l’émulsion sont à poursuivre afin d'atteindre une sensibilité plus élevée et précisément mesurable.
Remerciements :
Aux Fêtes Maritimes, en particulier à Camille Gontier et Maël Terry.
Aux équipage du Skeaf, en particulier Géraldine Baffour, et du Minahouet II skippé par Philippe Rimbert de l’association La Belle Angèle, pour leur accueils chaleureux.
À La Société Francaise de Photographie, en particulier Vincent Guyot.
À Pierre-Yves Decosse, Fabien Hamm, Camille Jourdan, Florent Pinsault, Tristan Thil, de m’avoir consacré du temps et apporté aides et connaissances.